Le murmure des ombres, Jan-Philipp Sendker

9782709650335-001-x_0Le murmure des ombres, Jan-Philipp Sendker paru chez J-C Lattès le 11 Mai 2016, traduit de la version anglaise par Laurence Kiéfé, 446 pages.

Jan-Philipp, d’origine allemande, a vécu aux Etats-Unis puis en Asie. Il vit aujourd’hui en Allemagne avec sa famille. Il est l’auteur de deux petits joyaux : L‘art d’écouter les battements de cœur suivi d’Un cœur bien accordé (cf mes articles).

Le sujet du Murmure des ombres :

Paul, d’origine américaine, s’est réfugié depuis la perte de son fils et la séparation d’avec sa femme, sur l’île de Lamma où il goûte une solitude à la même saveur qu’un thé chinois : avec un brin d’amertume. Auparavant, il était en ville avec sa famille, il était épanoui, semble-t-il. Il est devenu un tout autre homme pour qui, ne serait-ce que gagner le continent, s’avère être parfois une épreuve. Un jour où il doit rejoindre son ami de longue date, Zhang, qui est inspecteur de police, il rencontre une américaine lui demandant de l’aide. Cette femme est venue en Chine afin de retrouver son fils porté disparu. Paul ne parvient pas à lui refuser son soutien et alors qu’il cherche à en savoir plus en aidant cette femme et son mari à retrouver leur fils adulte, c’est encore contre ses fantômes qu’il se débat : le deuil de son enfant, la peur d’aller vers autrui et l’angoisse d’être le messager de bien sombres nouvelles…
Tandis que Zhang commence à fouiner dans ce dossier épineux et à soulever les contradictions de ses supérieurs, Paul se pique à son tour de curiosité pour ce dossier, en lien avec le formidable essor économique chinois, et aura certainement quelque difficulté à tenir la promesse qu’il a faite à son amie Christine de se tenir à l’écart de l’affaire.

Mon avis de lectrice :

C’est à une enquête que nous convie Jan-Philipp Sendker au cœur d’un système chinois parfois sans pitié qui fait froid dans le dos. Trente ans après la révolution culturelle, les stigmates des débordements et violences conjugués se font encore sentir. La Chine, dans une phase de développement accéléré, abrite une culture de méfiance et d’enrichissement injuste au profit de quelques-uns ce qui donne alors lieu à des règlements de compte de tout acabit. Dans cette tourmente : des hommes et des femmes qui ne possèdent peut-être pas tous les codes de décryptage pour comprendre cette mentalité où la confiance entre les êtres n’est pas de mise… Par ce biais, l’écrivain s’interroge sur les valeurs qui lui sont chères : qu’en est-il alors des amitiés, des amours, de la capacité que l’on a à pardonner à l’autre ses fautes ou à soi-même ses erreurs ? Et que reste-t-il de la sagesse orientale ? Comment avancer dans un monde en pleine mutation lesté du poids colossal d’un passé encombrant ?
Dans une langue toujours fine, subtile et un rien philosophique, Sendker nous entraîne au cœur d’une (en)quête périlleuse et complexe qui montre les visages changeants d’une société et encore plus de certains hommes qui avancent masqués depuis trop longtemps.
Une très belle fin, précédé d’un superbe épilogue, offre à son lecteur quelques riches heures de « contemplation littéraire ».

Goûtez cet extrait :

« Elle n’y avait jamais vraiment réfléchi ou, à bien y regarder, elle n’avait jamais souhaité le faire. Elle faisait confiance à son mari et il y avait toujours de bonnes raisons pour ses innombrables voyages d’affaires en Chine. C’était du moins ce qu’il affirmait et elle n’avait nulle envie de douter de lui, pas même quand les premières rumeurs de son infidélité lui étaient parvenues. Elle l’avait défendu : face à ses amis, à sa mère. Elle l’avait cru, elle avait voulu le croire mais il avait triché, il l’avait trompée, il l’avait trahie. Il avait agi derrière son dos et il lui avait menti. Elle raconta tout cela sans s’apitoyer sur son sort. C’était le risque que prenaient les êtres humains en faisant confiance à d’autres êtres humains ; c’était le prix à payer. Plus tard, on avait chuchoté parmi les membres de sa famille qu’elle méritait que ça lui tombe dessus ; elle avait été trop confiante, trop naïve. Des mois durant, elle avait coupé tout contact avec sa famille à cause de ce qu’ils pensaient. Elle n’aurait pas agi différemment aujourd’hui. Y croire et espérer. Encore et toujours.
Comme si la confiance, c’était réservé aux idiots. Comme si on avait le choix.
La nuit avait commencé à tomber quand le torrent des mots de Christine se tarit jusqu’à devenir ruisseau. Dans le crépuscule, elle distinguait la silhouette de Paul ; assis en face d’elle, il ne bougeait pas. La flamme clignotante de la bougie qu’il avait allumée tombait sur son visage. Il avait l’air épuisé, comme si c’était lui qui avait parlé pendant tout ce temps. Ils restèrent silencieux un long moment ; ça n’avait rien d’un silence menaçant, bien au contraire, c’était apaisant.
Un geste, une simple incitation et… »

 

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