En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis

en finir avec eddy bEn finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis paru chez Seuil le 2 Janvier 2014 puis en poche chez Points le 7 Mai 2015, 204 pages.

Voici le premier roman autobiographique d’Edouard Louis, très jeune écrivain, né Eddy Bellegueule qui a auparavant écrit un essai sur Pierre Bourdieu. Edouard Louis nous livre au fil de ce roman qui se lit tel un récit ses souvenirs d’enfance marqués par la violence, les brimades, la misère sociale, un sentiment prégnant de honte, un rejet familial aussi bien que collectif qui lui a donné l’envie salvatrice de fuir au plus tôt ce milieu enraciné dans la bêtise, le racisme, la méchanceté.

   « De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant ces années, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître. »

Le livre s’ouvre sur cet incipit des plus tranchés et à l’image du reste du roman : sans concession que ce soit dans son propos, son regard qu’au travers de son écriture puissante. Celle-ci toujours juste se pare de diverses nuances : un ton très populaire, oral, grossier pour retranscrire les dialogues de sa famille et un style littéraire, très écrit, un brin philosophique quand le narrateur laisse entrevoir ses pensées.

« Ne plus croire à une existence qui ne repose que sur la croyance en cette existence. »

Sa jeunesse, Eddy Bellegueule (un nom qui lui colle à la peau tel un vilain bout de sparadrap) la passe dans une drôle de famille recomposée où ils sont cinq enfants, dans un petit village végétatif de Picardie où la vie s’organise autour de l’usine et du bistrot. Nulle perspective d’avenir.
Fin des années 90, début des années 2000, Eddy grandit aux côtés de parents démissionnaires, grossiers, incapables d’éduquer leurs enfants, de leur donner un cadre, une morale, des règles d’hygiène et pire encore pour le jeune Eddy… toute forme d’amour. Au cœur de ce village, le foyer d’Eddy ne fait pas exception. Un père au chômage qui passe ses journées à boire et regarder la télé, une mère qui fait un petit boulot, des frère et sœurs plus ou moins scolarisés et qui reproduiront à coup sûr le schéma familial sans attendre…

   « Comme tous les hommes du village, mon père était violent. Comme toutes les femmes, ma mère se plaignait de la violence de son mari. Elle se plaignait surtout du comportement de mon père quand il était saoul Ton père on sait jamais ce qui va se passer quand il a pris une cuite. Soit qu’il a l’alcool amoureux et là il est chiant, collant même, il me saoule avec ses bisous et ses Je t’aime ma biche, ou soit qu’il a l’alcool méchant. Il a quand même plus souvent l’alcool méchant, et moi j’en peux plus, parce qu’il arrête pas de m’appeler gros tas, la grosse ou la vieille. Il s’acharne contre mon dos. Quelquefois, comme ce soir du réveillon de Noël où mon petit frère l’avait agacé en demandant à changer de chaîne télévisée, sa mauvaise humeur se muait en fureur. Ces jours-là il se levait. Il restait sur place, debout et immobile. Il serrait ses poings très fort et son visage devenait subitement violet. »

Le problème c’est qu’Eddy sent très vite qu’il est différent et cette différence l’isole et le fragilise encore plus. Il a beau se répéter tel un mantra cette phrase triste à en pleurer « Aujourd’hui je serai un dur. » Il ne peut nier son identité profonde. Il pressent très tôt cette attirance pour les hommes et sa famille dénigre sa délicatesse, son maniérisme, sa voix aigüe. Eddy fait pourtant des efforts coûteux pour être un « vrai homme » et sort même à contrecœur avec des petites-amies tandis que ses expériences homosexuelles très prématurées lui ont donné un sentiment de jouissance et d’existence indéniable. Peine perdue.

    « A mesure que je grandissais, je sentais les regards de plus en plus pesants de mon père sur moi, la terreur qui montait en lui, son impuissance devant le monstre qu’il avait créé et qui, chaque jour, confirmait un peu plus son anomalie. Ma mère semblait dépassée par la situation et très tôt elle a baissé les bras. »

Le roman s’achève lorsque le jeune Eddy entame ses études supérieures lui permettant une fuite salvatrice. L’épilogue livre quelques pages de cette nouvelle vie qui est loin d’être toute rose comme le souligne, avec mordant et non sans ironie, l’auteur.
On aurait envie de poursuivre cette belle lecture car on s’est attaché à cet héros. Si l’écrivain ne nous épargne aucun détail, il n’y a rien de voyeuriste dans cette expérience de lecture car l’auteur se montre honnête et brosse le portrait à charge de sa famille, de ses camarades, de son village tout entier montrant un fait de société.
Comment se construire dans cette situation ? Edouard Louis a choisi l’instruction et c’est presque un cas isolé, un petit miracle car la plupart du temps, ces gamins vont à l’usine.

En lisant ce livre, on se souvient de La place d’Annie Ernaux et de l’œuvre de cette auteure qui évoque à maintes reprises les origines modestes de ses parents dont elle cherche à tout prix à s’affranchir par le biais des études. La comparaison s’arrête là, les enfances de l’un et de l’autre sont tout de même très différentes. Nulle violence chez Ernaux. Et ce roman autobiographique fait écho également au personnage de Billie chez Gavalda dans le roman éponyme. Une jeune fille fragilisée par une enfance malheureuse (cf mon article) et qui choisit l’éloignement.

Voilà en tout cas un tout jeune auteur bourré de talent !

 

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