Une bouche sans personne, Gilles Marchand

CVT_Une-bouche-sans-personne_102Une bouche sans personne, Gilles Marchand édité aux Forges de Vulcain le 25 Août 2016, 197 pages.

Gilles Marchand a auparavant coécrit avec Eric Bonnargent Le roman de Bolano, il a également publié des ouvrages sur Paris et un recueil humoristique de lettres de motivation Dans l’attente d’une réponse favorable. Une bouche sans personne est son premier roman écrit seul.

Le sujet d’Une bouche sans personne :

Au café de la belle et plutôt secrète Lisa, trois amis se retrouvent régulièrement depuis un paquet d’années. Ils aiment à siroter leur café tous les trois, ils apprécient ces petits instants complices passés ensemble. On pourrait croire qu’ils se connaissent par coeur et pourtant non, du moins, pas vraiment. Ils échangent mais en savent peu sur le compte les uns des autres. Le personnage principal, on pourrait presque le résumer en cette phrase d’incipit du chapitre zéro : « J’ai un poème et une cicatrice ». Ce comptable, très peu passionné par ce qu’il fait, a le bas du visage défiguré, il a toujours une écharpe sur lui qu’il enlève furtivement pour boire son café car il ne veut pas imposer cette marque aux yeux des autres et ne parle de son passé à personne. Mais alors que de drôles d’événements arrivent dans cette même période déconstruisant certains de ses repères, il va s’improviser conteur, d’abord pour ses amis et Lisa, puis quelques clients et bientôt une foule viendra écouter les épisodes loufoques et émouvants d’une enfance passée aux côtés d’un grand-père qui fut un vrai gaillard.
Et qui sait si les masques (son écharpe, le livre secret de son ami Thomas ou les récentes lettres de plus en plus étranges des parents décédés de Sam) ne tomberont-ils pas comme à la fin d’un vrai spectacle ?

Ce que j’ai pensé du roman de Gilles Marchand :

Original, drôle, tendre, décalé, Une bouche sans personne est une petite pépite à découvrir absolument. Résolument humaine et touchante, l’histoire si joliment racontée au style travaillé bien que désinvolte, à la répétition jouissive et à l’imagination débordante nous entraîne aux côtés de trois compagnons de bar, trois individus ordinaires qui se révèlent profonds et étonnants. Le personnage du grand-père évoqué par procuration à travers le regard admirateur du petit-fils est magnifique. Sensible, burlesque, courageux et inventif.. Il m’a fait penser au personnage du père dans le film de Tim Burton Big Fish, ce dernier ne peut raconter les choses telles qu’elles lui sont arrivées, il en fait toujours un conte fantaisiste, une histoire débridée.
Gilles Marchand parvient à mettre de la poésie là où on ne l’attend pas, dans l’attente du métro, dans l’entassement des poubelles, dans la promenade nocturne d’un chien et nous fait rire aussi, notamment avec la fameuse lettre de M. Panzani.
Seul regret, la fin arrive un peu trop vite et j’aurais aimé en savoir un peu plus sur certaines pistes (les lettres de Sam, le roman de Thomas) laissées à notre imagination…
Une lecture savoureuse qui, j’espère, trouvera son public car l’auteur le mérite !

Tenez, goûtez-moi cet extrait d’Une bouche sans personne, une des lettres que reçoit le pauvre Sam  :

« Mon petit,
J’ai eu le droit d’acheter un perroquet. C’était fantastique… au début. Mais je crois qu’il ne marche pas très bien : il répète tout le temps la même chose, et encore, on ne comprend pas vraiment ce qu’il dit. Ton père me dit que c’est normal… Tu parles ! Je pense plutôt qu’il n’a pas voulu mettre le prix. Tu sais, il est resté un peu près de ses sous. Enfin, au moins il s’amuse avec son sport de riche : je t’ai dit qu’il s’était mis au billard ?
   Les voisins vont bien. Un peu trop même. Cette nuit, ils ont tué une de mes plantes. Les salauds ! Je la revois, hier encore, si fière, si droite dans son pot, me remerciant de ses petites feuilles délicates pour l’eau que je lui versais. Il faut dire que j’avais mis les petits plats dans les grands : je lui ai mis de l’eau écarlate (c’est comme de l’eau, mais en écarlate, donc mieux). Je suis sûre que c’est très bon pour nos amies les plantes. Toujours est-il que je l’ai retrouvée ce matin toute morte, rabougrie dans son pot. Je peux te dire que j’en ai connu des souffrances, mais des comme ça… Une plante innocente, tu te rends compte ? Évidemment, tu connais ta mère, je ne me suis pas laissée faire et j’ai filé direct au commissariat. Ils n’ont rien voulu entendre ! Ils ne se déplacent pas pour une plante. Mais que leur faut-il bon sang ? Ils vont attendre qu’un de mes arbres meurent !!! Je suis scandalisée.
   Et toi comment vas-tu à Paris ? La pollution ne te gêne pas trop ? J’ai entendu à la télé que respirer une heure à Paris, c’est comme fumer un paquet de cigarettes. S’il te plaît, essaie de respirer un peu moins, ça me rassurerait. Ton père aussi serait plus tranquille.
Je t’embrasse. »

 

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