Dans les prairies étoilées, Marine-Sabine Roger

prairiesDans les prairies étoilées, Marine-Sabine Roger paru le 4 Mai 2016 au Rouergue, 302 pages.

Marie-Sabine Roger a déjà publié plusieurs romans dont La tête en friche et Bon rétablissement tous deux adaptés au cinéma par Jean Becker. Elle est également l’auteure du très bon Trente-six chandelles (cf mon article).

Résumé, critique, extraits, le Tout-en-un :

Merlin et Prune, la cinquantaine, viennent d’acquérir une maison en campagne qu’ils ont achetée après avoir eu un vrai coup de cœur en faisant fi de leurs principes, de leurs calculs rationnels pour ne pas trop s’endetter ni avoir à faire des travaux trop lourds. Au diable la prévoyance, Merlin ne peut résister en voyant sa douce transportée de joie à l’idée de vivre dans cette grande maison isolée à retaper car : « Prune me regardait, avec cet air qu’elle a quand elle ne conçoit pas qu’on puisse lui dire non. Elle parcourait les pièces en tous sens, collait son nez aux fenêtres, tournait sur elle-même les yeux fermés, puis les rouvrait d’un coup pour se faire la surprise.
Elle s’imprégnait de l’ambiance, tirait des plans sur la comète, et j’étais collé derrière elle, assis sur le même tapis volant. Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Lui dire que mon talent en matière de travaux se bornerait sans doute à changer les ampoules ? »
Cette maison du bonheur ne va pas sans quelques déconvenues telle la présence d’une fouine incontinente, l’absence d’eau chaude qui fera intervenir un plombier à l’emploi du temps surchargé, un certain « Monsieur Bombala » et autres petites délicieuses surprises qui sonnent tellement juste…
Le sujet au cœur du roman toutefois, c’est la création littéraire. Celle de Merlin qui est auteur et dessinateur d’une bande dessinée à succès entre western, Science Fiction et écologie, un genre dont il se targue d’être l’inventeur et dont nous aurons de nombreux extraits tout au long du roman permettant cette délicieuse mise en abîme littéraire. Sa série à succès lui permet de vivre de son art avec les contraintes que cela implique. Marie-Sabine Roger se fait un plaisir de les mettre en lumière : le besoin de reconnaissance, la peur de l’échec, le manque d’inspiration, les rythmes décalés, frénétiques parfois, au ralenti à d’autres moments, le rapport -crucial mais à distance- au lectorat, la nécessité de rendre des comptes à son éditeur, la pression médiatique, le rapport intime à ses personnages de papier qui deviennent des êtres chers au créateur tels des membres de sa famille… Cette partie-là, très maîtrisée par la romancière, est formidablement bien exploitée.
Merlin, en vrai bon artiste, est en proie au doute permanent :
« Les soucis d’un artiste sont sûrement communs à bien d’autres métiers, même si notre narcissisme voudrait nous faire croire que nous sommes sans doute un petit peu plus uniques, un petit plus fragiles, beaucoup plus incompris que la moyenne des gens.
Besoin de reconnaissance, crainte du lendemain, et doutes sur nos compétences, voilà notre pain quotidien.
Pour espérer être entendu, un créateur ne peut sereinement épancher ses  angoisses – c’est-à-dire s’y étendre longuement en geignant, avec la pire des complaisances – qu’auprès d’un autre créateur, d’un bon copain libraire, voire de son éditeur, ou même d’un imprimeur en cas d’extrême urgence. »

Alors que tout semblait aller pour le mieux dans la vie de Merlin auprès de sa douce qu’il avait rencontrée tardivement et dont il goûtait encore plus les délices, son plus vieil et son plus grand ami, Laurent, meurt. Ils avaient été voisins pendant des années, pour Merlin, Laurent était une sorte de mentor, un compagnon fidèle et loyal au physique à la Clint Eastwood qui lui a inspiré le héros de sa série à succès, Wild Oregon. La disparition de cet ami pose des questions cruciales pour Merlin quant à la poursuite de son œuvre.
Il se rend à l’enterrement où il rejoint l’ex-compagne de Laurent, Lolie avec son ami, Genaro. La seule famille de Laurent c’est le vieil oncle Albert peiné de cette perte, flanqué de sa femme, l’inénarrable Tante Foune, acariâtre, pingre et mauvaise. Un personnage qui à lui seul pourrait valoir la lecture de ce délicieux ouvrage ! Tante Foune espère faire main basse sur son héritage qu’elle va chercher à dévaliser avec son neveu aussi intéressé qu’elle. L’oncle Albert n’a pas le courage de s’opposer à sa vilaine épouse alors il a mis au point une tactique infaillible, il feint de s’évanouir. De son côté, Genaro  peaufine son petit jeu au pouvoir comique désopilant. Tante Foune étant bien évident un surnom, Genaro se fait une joie de le répéter à loisir, le plus possible ce qui laisse Lolie dubitative :
« – Quand même, Oncle Albert, depuis le temps, vous ne croyez pas qu’elle a compris le sens ? a demandé Lolie, moyennement convaincue. On est au XXIe siècle.
– Ah, je ne pense pas, non.
– Si, si, Albert, je vous assure ! On y est même depuis plus de…
– … Non, ma chère Lolita : je ne pense pas que Tante comprenne ce surnom, voilà ce que je voulais dire. Et, croyez-moi, je prie pour que ça dure… Elle m’arracherait les yeux, sinon
a ajouté Albert.
–  Ben, en même temps… « Foune » ! a dit Genaro, hilare. Vous ne l’avez pas ratée. Pourquoi pas chagoune, tant qu’à  être ? Ou je sais pas, moi… Craquette ? Marmotte ? Berlingot ?
– … Friquette, Fouffe, Salle de jeu… a ajouté Lolie, jamais en reste de rien.
– Bonbonnière, Abricot, Minouche… a achevé Albert, en lapant rêveusement le bouchon.

Un ange en jarretière s’enfuyait en silence.
Je n’ai pas jugé utile d’apporter ma contribution.

Greffier
Figue
Bijou
Gazon »

L’auteure a l’art de la formule. Pertinente, drôle, précise et riche dans son vocabulaire. Elle  nous régale sans cesse de ses bons mots. Quelle saveur !

Pour notre artiste, Merlin, outre le chagrin qui ne favorise pas l’avancée de son quatorzième tome, la disparition  de son héros pose de sacrées questions. Sa série peut-elle encore continuer ? Son éditeur attend la suite le plus tôt possible. Or,une lettre testament de Laurent, arrive un matin.  Le défunt a demandé à son ami d’offrir une belle mort à son héros Wild et, si possible, des paroles un peu plus spirituelles qu’un simple : « Bordel ! » et avant cela, il aimerait que son héros ait une vraie et belle histoire d’amour car c’est le grand regret de Laurent, d’avoir fini sa vie en étant seul.
L’affaire se corse pour Merlin qui n’a jamais travaillé sous la contrainte et qui se pose mille et une questions. Comment ne pas accéder à la requête de son meilleur ami mort ? Et comment consentir à faire mourir son héros ? Il n’est pas prêt ! Et le lecteur ? Et Wild ? Car celui-ci est bien vivant aux yeux de son créateur et il fait entendre sa voix encore ! Lui et Merlin ont même des conversations. Entre doutes existentiels et rêveries éhontées :  « Avant d’aller dormir, j’ai pris le temps de me remettre le Nobel de la BD. Je ne l’avais pas reçu depuis au moins six mois. C’est un exercice très utile, au niveau de l’estime de soi. » ; la vie autour de Laurent continue. Il observe sa tendre Prune creuser une piscine d’une profondeur de lilliputien dans le jardin, il se fait réveiller à l’aube par l’oncle Albert dont la vie réserve bien des surprises et le chat Cirrhose qui était celui de Laurent continue son travail de sape autour de lui en affûtant ses griffes.

Marie-Sabine Roger écrit un roman aussi drôle que fin et savoureux par sa galerie de personnages unique que nous quittons vraiment à regret. Comme j’aurais aimé avoir plus de Tante Foune, je suis véritablement fan de ce caractère !! L’écriture est juste, précise, percutante, c’est un bonheur. Les personnages par leur aspect simple, naturel nous ressemblent quelque peu et nous ne les aimons que davantage. Dans les prairies étoilées  nous parle de la vraie vie en plus du travail d’écriture et de création qui déborde bien souvent sur la vie réelle. Les thèmes du deuil, de l’amitié, de l’amour sont finement analysés.
Un roman juste, beau et d’un comique sans nulle comparaison. Une histoire qui plaira aussi aux amateurs de bande dessinées.

 

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