Les mots qu’on ne me dit pas, Véronique Poulain

Les mots qu'on ne me dit pas, Véronique PoulainLes mots qu’on ne me dit pas, Véronique Poulain, éditions Stock, paru le 20 Août 2014, 140 pages.

C’est le premier roman de Véronique Poulain.

Avec un ton résolument franc et teinté d’humour et de tendresse, Véronique Poulain à travers ce court roman, évoque son enfance aux côtés de parents sourds-muets tandis qu’elle-même ne partage pas leur handicap.
Cette dichotomie entre les deux mondes est source de joie et de fierté dans les premiers temps de l’enfance puis de gêne et de honte à l’adolescence. Le handicap de ses parents, aussi réel soit-il, n’est pas visible et se heurte à l’incompréhension des uns, l’indifférence des autres qui blesse la jeune Véronique.

« Quand je présente un ami à mes parents et qu’il se tourne vers moi, paniqué, en disant : « Véro, qu’est-ce qu’il dit ton père ? », ça me rend dingue.
« Il te dit simplement bonjour.
_ Non, mais… c’est parce que je ne comprends rien.
_ Il t’a serré la main et a dit : « BONJOUR » avec sa bouche, faut pas être sorti de Sciences-Po pour comprendre ! »
A l’inverse, une personne faisant l’effort minime de comprendre le « Bonjour » de ma mère sans s’affoler a le privilège de s’attirer mes grâces et de figurer dans le top 5 des personnes à qui je vouerai, désormais, une amitié indéfectible. »

La vie s’organise malgré tout chez les Poulain, de même que chez l’oncle de Véronique sourd-muet également et dont les enfants sont entendants. L’auteure rapporte quelques anecdotes croustillantes : à l’adolescence, les cousins-cousines rivalisent de malice en faisant venir les petits-copains en pleine nuit au nez et à la barbe de leurs parents ou en retranscrivant de manière complètement fantaisiste les infos à la télé ou bien encore en disant ceci :

 » « Salut, bande d’enculés ! »
C’est comme ça que je salue mes parents quand je rentre à la maison.
Mes copains me croient jamais quand je leur dis qu’ils sont sourds.
Je vais leur prouver que je dis vrai.
« Salut, bande d’enculés ! » Et ma mère vient m’embrasser tendrement. »

Evidemment, les moments drôles, heureux, légers se teintent de temps à autre d’instants plus cruels :

   « Dans le métro; c’est terrible aussi.
Mes parents m’emmènent au zoo de Vincennes. Ils discutent entre eux. Tout le monde les regarde. Quand les portes se ferment, les gens se retournent sur le quai pour les observer. D’autres pouffent derrière leurs mains. D’autres encore font semblant de ne rien voir. Je suis atrocement embarrassée et en même temps je ne supporte pas qu’on les dévisage comme des bêtes curieuses. Je prends sur moi. Je reste stoïque. Je serre bravement la main de mon père tout en faisant mine de ne rien avoir remarqué.
Après quelques stations, la fureur monte. J’explose :
« Quoi ? Vous regardez quoi, là ? Ils sont sourds, ça vous dérange ? »
Silence. Le wagon entier regarde ses pieds. Mes parents ont compris. Ils me disent de me calmer, que c’est « toujours comme ça », que ce n’est pas grave. »

Il existe un véritable langage chez les sourds propre à eux, une langue différente qui s’est construite peu à peu et étoffée. L’auteure en est le témoin direct car à une certaine époque, il n’y avait pas de véritable école pour les sourds trop souvent analphabètes.

 » « La boulangerie était fermée. On a mangé des biscottes. »
Elle ne voit pas le lien de cause à effet entre les deux situations. Alors j’explique : la boulangerie était fermée. Donc il n’y avait pas de pain. Et comme il n’y avait pas de pain, j’ai mangé des biscottes à la place.
Réponse : « Oui, mais toi pas dit. Maintenant compris. »

   Dans la langue de mes parents, il n’y a pas de métaphores, pas d’articles, pas de conjugaisons, peu d’adverbes, pas de proverbes, maximes, dictons. Pas de jeux de mots. Pas d’implicite. Pas de sous-entendus. Déjà qu’ils n’entendent pas, comment voulez-vous qu’ils sous-entendent ? »

L’on trouve encore quelques pépites, des moments de drôlerie inouïe entre Véro et sa cousine Eve notamment :

   « Au fil des années, les questions changent un peu. Maintenant la plus fréquente est : « Tu parles la langue des signes ? », suivie de : « Comment on dit « Bonjour » en langue des signes ? »
Avec Eve, on s’amuse beaucoup :
« Tu plies ton bras droit comme si tu le portais en écharpe, paume de la main vers le haut. Tu fais la même chose avec le gauche, paume vers le bas. Les deux bras reposent donc l’un sur l’autre. Avec le majeur de ta main droite, tu grattes ton coude gauche et le majeur de ta main gauche gratte le creux de ton coude droit. « Bonjour » se dit comme ça. »
Ca nous fait beaucoup rire jusqu’au soir où mon oncle débarque au bureau d’accueil. Mi-énervé, mi-amusé, il nous demande d’arrêter de dire n’importe quoi. Depuis quelques jours, toutes les hôtesses du musée le saluent en faisant le signe « lesbienne ».
« Pas sérieux. Ici, scientifique quand même. »

Finalement, ce livre sincère, authentique écrit avec une langue simple, très orale est avant tout un aveu d’affection d’une fille qui a souffert d’être à l’écart de l’univers de ses parents : « Je peux me fermer comme une huître. M’enfermer dans un monde qui n’appartient qu’à moi. » mais qui s’inscrit à travers ses parents dans leurs espoirs, leur lutte pour une plus grande reconnaissance de cette communauté, leur histoire familiale grâce à ce beau sentiment d’amour qui les lie quand bien même les mots pour le dire manquent à l’appel.

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