Désorientale, Négar Djavadi

Wet Eye GlassesDésorientale, Négar Djavadi paru aux éditions Liana Levi le 25 Août 2016, 347 pages.

Négar Djavadi propose un premier roman remarquable applaudi par la presse et élu Meilleur premier roman par la rédaction du magazine Lire. Négar Djavadi, comme son héroïne de papier, est née en Iran dans une famille d’intellectuels, qui quittera le pays pour la France.

L’histoire de Désorientale en quelques mots :

L’héroïne Kimiâ patiente dans la salle d’attente d’un hôpital dans l’espoir d’avoir un bébé. Les autres patients se tiennent bien sagement, tranquilles, en attendant leur tour et Kimiâ constate avec amusement que dans son pays d’origine, l’ambiance serait en tout point opposée, il y aurait du bruit, des bavardages y compris entre inconnus, des partages de collations, des rires et du soutien moral. Alors Kimiâ plonge dans ses souvenirs. Celle d’une enfance passée en Iran dans une famille cultivée opposée au régime et qui sera au cœur de ta tourmente, auprès de deux sœurs aînées, d’une mère aimante et d’un père charismatique, intelligent et hermétique au monde de l’enfance. Alors qu’elle a dix ans, la fillette et sa famille fuient clandestinement le pays. Ils arrivent en France où il faut s’adapter à une vie tout à fait différente, une autre culture avec la sensation que la menace de représailles depuis leur pays n’est jamais si loin. Quant à la différence, Kimiâ la cultive doublement car elle comprend peu à peu ce qu’une de ses tantes avait deviné : elle n’aime pas les hommes et cette réalité est complètement bannie et même niée dans son pays d’origine. Le mot, elle le découvre en France. Après une jeunesse punk, Kimiâ parviendra en Belgique pour commencer sa vie d’adulte et un chemin propre à elle qui la conduit dans cette salle d’attente où nous la découvrons à l’incipit.

Ce que j’ai pensé de Désorientale :

C’est un premier roman très maîtrisé, offrant une voix singulière comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui. Avec Djavadi, nous sommes plongés dans une autre culture, nous revisitons l’Histoire de l’Iran à travers ses différents dirigeants et révolutions politiques et culturelles sans que cela ne soit jamais rébarbatif car sans cesse relié au destin individuel d’une famille, celle de la narratrice, que l’écriture enjouée de la romancière rend vivante et présente. Elle donne corps à toute une galerie de personnages jusqu’aux oncles désignés par des numéros ce qui permet au lecteur de ne pas s’empêtrer dans une longue énumération de patronymes. Doté d’un humour intelligent, notamment dans l’œil aiguisé de la narratrice au travers des différences culturelles d’un pays à l’autre : entre l’Iran et la France bien sûr mais aussi entre la France et la Belgique, ce roman vif, riche, moderne aborde de nombreuses thématiques de société avec la plus grande finesse. A découvrir ! Et si vous souhaitez aller plus loin, je vous recommande la série Persepolis de Marjane Satrapi en bande dessinée, portée à l’écran par l’auteure et Vincent Paronnaud.

Un extrait qui nous plonge dans la peau de notre héroïne encore fillette :

« Sara m’éleva comme elle avait élevé Leïli et Mina. Elle me mit des jupes et des barrettes dans les cheveux. Elle aligna au-dessus de mon lit les poupées héritées de mes sœurs, me lit la série des Martine(en persan et en français).
Contrairement à Darius.
Dès que j’ai su marcher et parler, celui-ci ignora mon sexe et agit avec moi comme il l’aurait fait avec son fils imaginaire. Il m’emmena avec lui faire des courses, me promena sur ses épaules, me balança dans la mer. Plus tard, comme j’étais plus robuste que mes sœurs, il me demanda de l’aider à mettre les valises dans le coffre, ranger ses dossiers dans la bibliothèque, laver la voiture. Flattée et heureuse qu’il m’inclue dans sa vie et m’accorde cette attention singulière, je faisais exactement ce qu’il voulait. J’allais même jusqu’à devancer ses désirs, préparant seau d’eau et éponge quand je pensais qu’il aimerait que la voiture soit propre. Devant mon enthousiasme, il finit par me laisser me débrouiller, n’arrivant dans la cour que quand je l’appelais et uniquement pour faire le tour de sa Peugeot 504 et me féliciter.
Etant la seule fille du voisinage à me comporter de la sorte, les filles de mon âge se désintéressèrent de moi. A vrai dire, moi aussi je me désintéressais d’elles, préférant jouer au ballon avec les garçons, marcher sur des rebords et relever des défis stupides. Nous étions elle et moi synchrones dans cette prise de conscience subite que nous n’avions plus rien à faire ensemble. Quand leur mère m’invitait au goûter d’anniversaire je restais dans mon coin, attendant que mon calvaire prenne fin. Ou bien je les aidais à ranger et nettoyer, ce qui me valait des compliments et des parts de gâteaux à emporter pour mes sœurs. »

 

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