Le dernier amour d’Attila Kiss, Julia Kerninon

ob_0f7372_le-dernier-amour-d-attila-krissLe dernier amour d’Attila Kiss, Julia Kerninon paru chez la brune au rouergue le 6 Janvier 2016, 123 pages.

Julia Kerninon est une jeune auteure d’origine nantaise qui avait reçu plusieurs prix pour son premier roman : Buvard et qui a également reçu un prix pour celui-ci, le prix de la closerie des lilas 2016.

Dans l’œil du libraire, le Julia Kerninon :

L’histoire se passe à Budapest où nous faisons connaissance avec Attila Kiss, cinquantenaire, travailleur de nuit hongrois lassé par la monotonie de sa vie, se remémorant certains souvenirs marquants comme le tri des poussins à l’usine, les parties d’échec avortées au petit matin avec un SDF… Attila nourrit une certaine mélancolie de la vie, un défaitisme inhérent à sa ville, qu’il a adopté sans pourquoi  jusqu’à sa rencontre telle une onde de choc avec une très jeune femme, Theodora, bourgeoise, riche héritière viennoise qui va bouleverser son monde.  De cette rencontre des corps, de cette fusion des cœurs, naît une histoire peu commune entre deux personnes très différentes que ce soit par la condition sociale, le passé, l’âge, l’expérience… A l’intérieur de cette histoire d’amour qui est décrite comme une scène de guerre, se glisse l’Histoire de leurs pays. Tout les oppose y compris leurs loisirs, Attila aime peindre, l’art est une sorte d’exutoire alors que Theodora s’amuse à un jeu nouveau pour elle : faire les courses mais les mets qu’elle rapporte ne s’assemblent pas ce qui redouble la colère d’Attila : « La vie qu’il avait vécue et qui était pour lui la seule vie réelle n’était qu’une sorte de jeu pour elle. »

Leur conception du monde est aux antipodes l’une de l’autre et les tensions vont crescendo mais toutefois, l’étincelle de vie et d’amour est bien réelle entre eux alors comment trouver l’apaisement dans une union qui ne va pas de soi à l’instar de l’histoire de leurs pays ? Ne peut-il y avoir une forme délicieuse de reddition ?

C’est un petit joyau que ce deuxième roman de Julia Kerninon écrit dans une langue mature, troublante, terriblement belle. La lecture en devient frénétique, avide, on s’y plonge sans prendre la peine de reprendre son souffle, assistant aux ondulations amoureuses de ce couple atypique et aux variations stylistiques d’une romancière bien inspirée. Le traitement de l’amour tel un art de la guerre confère au roman son originalité et sa puissance d’évocation, renforcée par le thème historique et la thématique musicale bien présente également.
Riche, très bien écrit, épuré, ce grand roman a de quoi enthousiasmer et nourrir son lecteur malgré sa brièveté.

Un petit extrait à lire sous un cerisier en fleurs :

   « C’est vrai, je ne te connaissais pas, dit Theodora longtemps plus tard, quand ils reparlèrent de cette première nuit. Je ne savais rien de l’amour, mais je connaissais son absence – c’était comme ces jeux d’enfants où chaque creux correspond à une pièce de bois de la même forme. Et voilà que je te rencontrais, toi, tu me faisais l’effet du bruit sourd qu’on entend juste à l’instant où l’on pousse la porte d’un théâtre au beau milieu d’un concert retentissant. Un rugissement lourd, douloureux, voilà ce que j’ai entendu malgré moi de l’autre côté de la terrasse, un fleuve d’amour grondant qui m’appelait, qui réclamait une baigneuse téméraire. Et je suis venue, attirée par ce bruit que je reconnaissais d’instinct sans l’avoir encore jamais entendu auparavant. Je ne savais rien de toi, quand je suis venue dans ton appartement, j’ignorais encore à quel point cet endroit allait me devenir familier, comment ton lit sur lequel je venais de m’asseoir allait devenir aussi mon lit. Parfois, si je me concentre, je peux encore revoir l’appartement comme je l’ai vu ce jour-là – la peinture partout, les petits meubles épars, les pièces obscures dans la nuit, et toi, au milieu de tout ça, un inconnu, un parfait inconnu, un étranger de presque trente ans mon aîné, très silencieux. Même ton visage de ce jour-là, je peux le revoir parfois, ton visage inédit que je regardais à côté de moi sur le lit, sans savoir que j’allais le regarder tous les jours suivants, que j’allais le voir dans toutes les situations, avec de la peinture sur une joue, avec un pansement, avec la fatigue, avec le plaisir. »

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