Revenir à Lisbonne, Patrice Jean

151116-LISBONNE-couv-HD-2-270x395Revenir à Lisbonne, Patrice Jean paru chez rue fromentin le 7 janvier 2016, 111 pages.

Patrice Jean est professeur de français à Guérande, il signe là son troisième roman. Les deux premiers parus aux éditions rue fromentin sont sortis en poche chez Pocket : La philosophie selon Bernard et Les structures du mal.

Gilles est professeur d’histoire. Un de ses amis lui a demandé un coup de main pour les travaux. Le soir même cet ami pend sa crémaillère et alors que les invités arrivent, Gilles en bleu de travail, s’amuse à incarner l’image du maçon mal à l’aise dans cette petite sauterie d’intellectuels. Rapidement, il attire le regard d’une jeune femme. Est-ce sa différence qui attise sa curiosité ? En tous les cas, Gilles se complait dans cette mascarade et épouse le rôle de l’artisan sans vergogne. Armande voit en lui un maçon et dans la mesure où il ne l’a pas détrompée dès le début, difficile de revenir en arrière sous peine de voir la belle s’enfuir. Gilles s’enferre alors dans le mensonge, entretenant le quiproquo poussé à son paroxysme. Et comme souvent, un mensonge en entraîne un autre, il se retrouve  dans une spirale dont il ne peut se dépêtrer. Pour échapper au cercle mensonger, il décide d’aller à Lisbonne à la quête de ce qu’il aime à penser être un amour perdu. Mais là-bas encore, Gilles semble être incapable d’échapper aux illusions. Une autre motivation sous-tend son voyage : la rencontre avec son écrivain de prédilection : Lorenzo de Lenclos, auteur du Traité de l’honnête homme au XXIe siècle dont le lecteur aura, intercalés avec le récit, de nombreux extraits censés indiquer une certaine ligne de conduite pour l’homme moderne, un bréviaire de philosophie dans la tradition des humanistes tels Montaigne.

Patrice Jean conduit son lecteur dans un univers qui emprunte à de multiples domaines : celui de la philosophie avec cet essai décalé et déconcertant, le monde des illusions qui sont plurielles _ la mascarade savamment orchestrée par Gilles et celle dont il est le jouet _ le traitement de l’amour qui rejoint les deux thématiques précédentes sous la plume de Jean. Nous prenons tantôt en pitié tantôt en grippe le personnage principal touchant par sa naïveté et son idéal amoureux (qui semble n’avoir d’existence que dans les plus beaux écrits) et désarçonnant dans sa négation du réel. La spirale est en marche et nous conduira jusqu’à Lisbonne où d’autres faux semblants succèdent aux illusions premières de Gilles. Avec ça et là, quelques discrètes touches d’humour et une fin à la cocasserie assumée, l’auteur nous régale de sa verve littéraire au travers d’une histoire, sinon inoubliable, pour le moins érudite et atypique.

Voici un extrait qui nous plonge dans les affres d’un apprenti usurpateur :

« Il maudissait l’idiote fantaisie qui l’avait conduit à feindre de pratiquer une autre profession que la sienne. Comment, s’interrogeait-il, lui avouer qu’il avait menti, que tout n’était qu’un jeu stupide, improvisé sous l’effet conjugué de la fatigue et de la bonne humeur ? Apprécierait-elle la plaisanterie ? Rien n’était moins sûr. Lui revenait à l’esprit la charmante conversation de la veille, conversation où Armande avait loué le courage et la force de l’ouvrier. Lui pardonnerait-elle d’avoir effrontément inventé une supercherie? Plus sournoisement, il se demandait si son pouvoir d’attraction sur la jolie brune ne souffrirait pas du changement de costume ? N’avait-elle pas semblé séduite par le courage du maçon, « en toute saison »?… Il était néanmoins résolu à ne pas prolonger ce jeu de masques et à tout révéler de son sinistre métier : professeur d’histoire. Il fallait l’inviter dans un café, et petit à petit la manœuvrer afin qu’elle oublie son métier d’apparat, elle devait s’intéresser à lui en tant que Gilles Ménage, l’homme qui avait su la captiver parce qu’il était lui et pas un autre. Il saurait, il n’en doutait pas, lui peindre le comique de la situation, elle en rirait avec lui. »

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