La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon

La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola lafonLa petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon,  Actes Sud, paru le 8 Janvier 2014, 310 pages

Résumé :

Lola Lafon revient, dans ce roman qui, bien que documenté demeure une oeuvre de fiction, sur le parcours de celle qui a été, probablement, la plus célèbre gymnaste : Nadia Comaneci, jeune roumaine qui avait proposé un parcours sans faute aux J.O de Montréal en 1976. Alors âgée de 14 ans, les juges, sidérés par ses prouesses, lui avaient attribué la note maximale : 10 pour la première fois de l’histoire de la gymnastique. Fait tellement improbable que les écrans, non programmés pour un 10, avaient alors affiché 1,00 !
Nadia Comaneci a réalisé une carrière aussi extraordinaire que fulgurante et controversée. Elle représentait, et certainement encore aujourd’hui, une légende vivante et l’emblème de la réussite. Un corps qui défie les lois de la gravité. Même pour les générations qui ne lui étaient pas contemporaines, elle a symbolisé la noblesse du sport. La possibilité de dépasser ses limites. L’on peut dire qu’il y a eu un avant et un après Nadia Comaneci, irrémédiablement.
Et ce qui fascine d’autant plus le public, c’est cette sensation de distance qu’affiche naturellement l’athlète, un semblant d’indifférence à moins que ce ne soit du self-control et une forme de sagesse enfantine.

Cette carrière atypique explique en partie le succès du roman de Lola Lafon.
Mais il contient bien plus que cela.
Lola Lafon démonte les mécanismes de la construction de son livre. Elle intercale dans cette reconstitution assez fidèle des extraits de conversation au moment même de l’écriture entre Nadia et elle, leur désaccords et conflits. Deux visions des faits se heurtent.
Lola Lafon ne dresse pas un portrait dithyrambique de la sportive. Elle en fait plutôt un personnage humain avec ses faiblesses, ses chutes, ses élans. Et n’omet pas la controverse autour de Nadia et de la situation politique de l’époque et notamment cette « idylle forcée » entre Nadia et le fils de Ceausescu.
Comaneci qui a fait rêver tant de petites filles de devenir un jour comme leur idole a connu des moments terribles de désillusion et de solitude semble-t-il. L’auteure s’immisce dans l’esprit de Comaneci en remplissant les blancs et lui prête une batterie de sentiments, d’émotions, de pensées invérifiables. D’ailleurs, Comaneci, sa première interlocutrice, lui fait un jour la réflexion qu’elle a beaucoup d’imagination. L’auteure fait également revivre cette Roumanie de Ceausescu qui met tellement en désaccord les deux femmes par leur vision divergente. Comaneci reproche à Lafon de tomber dans les travers d’une Européenne qui ne saurait décrire ce pays qu’à travers un vocabulaire terne, une ville de grisaille en somme dans laquelle Nadia ne se reconnait pas.
Nadia ne semble pas véritablement remettre en cause la politique de l’époque, celle d’un dictateur qui prive de tout sa population, y compris le droit de s’exprimer. Un système extrêmement sévère envers de toutes jeunes filles pour en faire des « machines de guerre » sur une poutre ou sur le tapis et qui les traite avec une sévérité inimaginable. Mais un pays qui a permis à Nadia, issue d’un milieu modeste, de briller et de s’élever en héroïne nationale ce qu’elle n’aurait réussi nulle part ailleurs, maintient-elle. Le sport est aussi prétexte à une rivalité de longue date entre la Roumanie et l’URSS. Et Lola Lafon va également avoir l’occasion de remettre en cause _ou en tous les cas d’y réfléchir_ sa perception du régime roumain.

A la fin du roman, elle nous parle de son voyage en Roumanie qui lui permet une plus grande immersion dans ce pays qu’elle voit avec ses lunettes de femme moderne occidentale et qu’elle va finalement découvrir. Elle parle peu d’elle-même mais en tant que lecteur, on a quand même la sensation que ce voyage lui fait découvrir une nouvelle perspective. Elle participe à des soirées, interroge des Roumains sur Nadia, sur leur vision de la société, de la vie sous Ceausescu et elle n’hésite pas à retranscrire la solide argumentation de l’un d’entre eux dans un discours qui renvoie dos à dos communisme sous l’égide d’un gouvernement abusif d’hyper-contrôle et capitalisme moderne vide de sens.

Lola Lafon nous invite en quelque sorte à imiter son geste : ôter ses oeillères pour se débarrasser d’un jugement hâtif sur une époque qui nous est inconnue et sur une population dont la vie nous est si étrangère. Car ceux qui sont jugés peuvent s’ériger, à leur tour, en juges et faire résonner une colère trop souvent dénigrée.

Mon avis :

C’est un roman captivant à plusieurs niveaux : le parcours unique d’une gymnaste de renom bien sûr mais encore une époque révolue qui est le reflet de cette sportive, de ses exploits et fêlures et enfin, le mélange des genres : documents sur la vie de Nadia, l’imagination de l’auteure pour combler les vides avec une vraie acuité et une réelle sensibilité ce qui nous permet de mieux appréhender ce personnage entre fiction et réalité ainsi que les dialogues réels rapportés au temps présent de l’écriture semble-t-il.
Roman labyrinthe mené de main de maître qui nous fait revivre une époque pas si lointaine et incarne l’éternel mythe d’une athlète impeccable fascinant les foules aussi adulée que mystérieuse.

Un extrait où l’on voit deux visions du monde qui se télescopent :

   « A l’aube, je demandais pour la énième fois : « Comment c’était ici, les dernières années ? », ces années 1980 au cours desquelles tous étaient gamins, et ils se coupaient la parole tant ils semblaient désireux de me donner leur version des choses.
   Une fille faisait la moue quand je récitais ma documentation, cette suite de décrets atroces : « Tout ça est vrai. Mais… On était tellement sûrs que ça ne changerait jamais qu’on s’organisant pour durer, on avait cette vigilance intérieure, pas un instant on oubliait que ce qu’on nous faisait réciter était faux. Du coup, on se sauvegardait une vie en-dehors de l’Etat. Le communisme ? Mais personne n’y croyait, enfin, pas même les sécuristes ! Alors que maintenant… Ils y croient ! Ils en veulent ! Ils sont prêts à tout pour entrer dans votre Union européenne, à genoux devant saint Libéral, ils sortent du boulot à 23 heures, tout ça pour quoi ? Je ne suis pas partie en vacances depuis six ans ! Mes parents eux, sous Ceausescu, allaient à la mer et à la montagne, au restaurant, au concert, au cirque, au cinéma, au théâtre ! Tout le monde gagnait plus ou moins la même chose, les prix n’augmentaient presque pas ! Ils avaient constamment peur, c’est vrai, peur qu’on ne les entende dire des choses interdites, aujourd’hui, on peut tout dire, félicitations, seulement personne ne nous entend… Avant, on n’avait pas l’autorisation de sortir de Roumanie, mais aujourd’hui, personne n’a les moyens de quitter le pays… Ah, la censure politique est terminée, mais pas de souci, elle a été remplacée par la censure économique ! »

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