Là où la terre est rouge, Thomas Dietrich

Là où la terre est rouge, Thomas DietrichLà où la terre est rouge, Thomas Dietrich, Albin Michel, sorti le 2 Janvier 2014, 269 pages

Thomas Dietrich, étudiant à Sciences Po, a passé toute son enfance au Togo. Après avoir passé le bac à Mulhouse, il est reparti vers l’Afrique _ le Tchad, le Centrafrique et le Soudan _ dont il parle langues et dialectes et où il a travaillé.

Résumé du livre :

Le roman s’ouvre et se referme sur le personnage principal : Icare, tout jeune homme désigné parfois comme un adolescent. C’est un personnage absolument vil, traître, faux et opportuniste. Il incarne à la perfection un anti-héros abject et détestable. Pourtant, au début du roman, c’est un être à la dérive au sens propre : sur une embarcation de fortune, sans le sou, épuisé, à l’avenir plus qu’incertain. Avec le peu d’argent qu’il détient encore, il paie des pêcheurs pour le mener à bon port. Il se sent épié, moqué, déshonoré en quelque sorte mais l’urgence qui le pousse à poursuivre, malgré tout, c’est le besoin d’écrire son histoire. Il a réussi à sauver son ordinateur portable qu’il conserve tel un talisman des plus précieux. Il loue une chambre d’hôtel sordide et s’attelle à l’écriture après avoir acheté une table bancale au marché local. Il se lance dans cet ultime projet avec l’énergie du désespoir ne sachant pas si quelqu’un lira ses écrits ou si son ordinateur finira dans les mains d’un nouveau propriétaire s’empressant au préalable d’effacer toutes les données du disque dur. Son objectif est de narrer son histoire annihilant toute tentative de se donner la part belle et d’enjoliver son rôle sordide.

Nous voilà transportés dans les bas-fonds parisiens où Icare est censé faire des études supérieures financées par ses parents mais il abandonne sans rien dire. Quand ses parents découvrent la supercherie, il est forcé d’employer des moyens détournés pour continuer sa vie de fainéant patenté. Il va vivre quelque temps chez son oncle qui l’exhorte à travailler et qu’il va s’employer à décevoir également.
Son destin semble vraiment prendre son envol avec une rencontre déterminante : celle d’un africain installé provisoirement à Paris et répondant au nom du « général Anténor » qui va lui faire découvrir son cercle de connaissances parmi lesquelles il parade tel un leader charismatique : maîtresses au pluriel, admirateurs, amis, partenaires d’affaires politiques… Icare, peu à peu, subjugué par Circé, la tenancière d’un salon de coiffure le jour / bar by night ; y passe bientôt tous ses après-midis avant de manquer cruellement d’argent.
Mais voilà qu’un soir particulier, Anténor l’appelle et le soustrait à un destin funeste en lui annonçant que dans le nouveau régime de la République de Tschipopo, il a été élu ministre et comme Icare s’est vanté de ses études à Sciences-Po qu’il n’a bien-sûr pas suivies, il le choisit comme conseiller.
C’est la seconde partie du roman, la plus palpitante certainement où le lecteur suit Icare dans ses fonctions de soit-disant conseiller politique consistant avant tout à trouver des ennemis au régime et, au besoin, à en inventer en montant de faux dossiers. Icare ne déroge pas, dans ce pays aux mille couleurs, odeurs et sons, à sa règle de conduite : la duperie, l’autosatisfaction et une complaisance dans les règles sans aucune distance critique.
Dans ce régime plus que corrompu, violent et despotique, Icare fait une rencontre inattendue et inespérée : Aceste, jeune française qui accompagne ses parents en voyage. Icare passe une nuit inoubliable à ses côtés, goûtant au plaisir simple d’un vrai échange avec une jeune femme sincère et intelligente. Lui donnera-t-elle la force de changer de cap ? A la veille d’une guerre civile, que pèse une rencontre furtive face à une Histoire tourmentée et sanglante, broyeuse d’hommes ?

Critique de ce premier roman :

C’est un roman âpre, fort, intelligent et vibrant d’une belle intensité jamais démentie au fil des pages. Le personnage principal, s’il est immédiatement antipathique n’en reste pas moins doté d’une certaine humanité qui se cache sous le masque d’un être tellement obnubilé par une gloire rapide et facile _ lui revenant de droit_ qu’il en oublie les valeurs essentielles : la noblesse d’une juste cause et le mérite que chacun obtient en se donnant quelque peine pour atteindre le but souhaité. Il n’a pas retenu la leçon du Cid : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. » Mais comme tout personnage digne de ce nom, il évolue, il tâtonne, il se trompe et cherche sa voie. Et c’est ce qui le rend touchant surtout que le lecteur l’a tout d’abord trouvé en mauvaise posture dès les premières pages.
Dans ce premier roman très réussi, Dietrich a un regard dur sur cette République centrafricaine imaginaire mais qui dénonce par son universalité même la bêtise humaine et les dérives d’un régime anti-démocratique qui assoit son pouvoir par la force et dans la violence : une dictature en somme.
L’originalité dans l’écriture réside enfin dans cette alternance des voix : entre 3ème et 1ère personne qui nous donne deux images différentes du personnage principal comme pour rappeler, si besoin, que personne n’est foncièrement blanc ou noir mais qu’il réside des zones d’ombres et de lumière en chacun de nous et que les circonstances parfois dévoilent diverses facettes de la personnalité.
Un très beau moment de lecture vous attend.

Un extrait où l’on voit, sur la foule, l’effet de l’arrivée imminente d’un haut dignitaire de Tschipopo :

   « Très vite, il remarqua les signes avant-coureurs annonçant sa venue. Au-delà des tribunes, sur les pourtours du stade, l’agitation grandissait. Il y eut des exclamations, des cris, puis le gigantesque mouvement de foule de tous ceux qui n’avaient pas pu trouver une place dans les gradins. A l’intérieur du stade, sur la piste d’athlétisme, des dizaines de militaires de la garde présidentielle se déployaient, quadrillant la zone. Le général Anténor reçut un appel d’un de ses subordonnés, qui lui confirma que le maréchal Hélios ne se trouvait plus qu’à quelques encablures. Immédiatement, les personnalités présentes sur l’estrade vérifièrent leur mise et s’épongèrent le front. Juste à temps. Déjà, le cortège présidentiel pénétrait dans l’enceinte.
Une salve d’applaudissements dévala les gradins. Elle se transforma rapidement en une ovation tonitruante. La foule se leva comme un seul homme. Vêtue des couleurs du parti présidentiel, le jaune canari, elle ne formait qu’un ensemble compact et lumineux. Le maréchal Hélios, lui aussi tout habillé de jaune, portait un chapeau de cow-boy et cet accoutrement  aussi solaire que grotesque permettait aux spectateurs de l’identifier aisément. Au milieu du cortège, entouré d’une douzaine de berlines d’un noir luisant, debout dans un imposant Hummer au toit ouvrant, il brandissait à bout de bras une bible. On diffusa l’hymne de campagne du maréchal Hélios, un morceau de ndombolo composé à sa gloire et chanté par un artiste congolais. La foule se mit à danser sur les gradins, elle rentra en transe, hystérique. Plusieurs personnes s’évanouirent dans le public et il s’en fallut de peu pour qu’elles ne mourussent piétinées. »

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